Qi, Tchi, 气 … Mais qu’est-ce que c’est?

Il y a 6 mois, suite à une série de questions du maître, j’ai été invité à partager mes opinons sur le QI ( Tchi, ).

C’est un défi énorme, dont je suis incapable, à mon niveau de relever. En tout cas, pas entièrement.

Les explications théoriques du Qi (tchi) ont été parfaitement clarifiées dans 黄帝内经 (Classique interne de l’empereur Jaune). Depuis plus de 2000 ans, les historiens de différentes époques ont daté l’écriture de l’œuvre entre l’époque des royaumes guerriers ( 战国:  -770 ans) et le début de l’ère Han (西汉:  -200 ans). Ce qui signifie que la prise de conscience de l’existence du QI daterait de 1000 ans avant notre ère, voire au delà. Si les historiens ont du mal à s’accorder sur une fourchette de datation plus étroite, ils sont en revanche unanimes sur l’origine de l’ouvrage: il s’agit de la plus ancienne compilation très détaillée et complète des connaissances en médecine chinoise, écrite et complétée par plusieurs auteurs, durant des siècles.

Il y a de très très nombreuses informations sur cet ouvrage gigantesque et complet, disponible dans toutes les langues sur internet. Je ne peux que me déclarer incompétent en la matière.

Mais pourquoi j’en parle?

Car comprendre le Qi (tchi, ), c’est comprendre l’autre moitié de la civilisation chinoise. La première moitié a été très brièvement expliquée dans mon billet sur le GongFu (功夫). Brièvement, c’est parce que je n’en sais pas plus. J’ai essayé de montrer que GongFu est le barycentre de la civilisation chinoise.

Le Tchi est tout le reste.

Il anime les vibrations les plus infimes d’un courant d’air aux phénomènes les plus brutaux de la nature et du cosmos. Il est à la base de toute explication du mécanisme de la vie et de la mort. Et elle est toute simple: Tchi donne vie, sans lui, c’est la mort.

Cette … chose, qu’on peut traduire en « flux énergie » est absolument omniprésent dans la nature. C’est sans doute la raison pour laquelle, la base des entraînements de ziranmen (style naturel), est axée sur le Tchi.

C’est facile à dire, surtout que le maître nous le répète à chaque stage. Mais comment le voir, le sentir, l’expérimenter, l’extérioriser … ? J’ai passé plus de 10 ans à tourner au tour du sujet sans réponse. Je me fiais à la légende populaire selon laquelle, le tchi viendrait du bas ventre. C’est de là que viendrait l’énergie qu’on transmet au reste du corps, jusqu’à la pointe de l’épée, de la lance.

Jusqu’au jour où, j’ai appris l’un des Tao de l’épée de WuDang: La marche du dragon.

Il y a un mouvement d’épée assez sec, que j’assimile à une explosion de force. Le but du jeu est assez simple, tourner l’épée pour préparer un coup très sec et brutal. Puis, sur un distance de 3 centimètres, on doit donner un coup de fouet à l’épée pour faire vibre la pointe. L’épée étant assez épaisse ( plus épaisse que les épées de démonstration de WuShu qui font bling bling), cet exploit a été possible que si je l’accompagne de tout le corps pour générer l’impulsion.

Et c’est à ce moment que j’ai fait une découverte: l’accompagnement des mouvements de l’épée par le pied puis, l’explosion de force simultanée à la pointe de l’épée et à la pointe des pieds fait trembler l’arme comme une feuille abandonnée aux quatre vents.

Le sol m’a aidé.

C’est là que j’ai eu l’idée de me rapprocher du sol pour réaliser les exercices d’anneaux. J’ai mal aux cuisse, au dos …. mais les anneaux paraissent plus légers, peut-être grâce à un centre de gravité plus bas. L’ensemble est plus stable, l’exercice devient plus facile, sauf que pour un novice comme moi, la fatigue vient plus vite. Ça, c’est pour les débutants. Mais la qualité d’entraînement est indéniablement bien meilleure. Les anneaux tournent sans faire vaciller le corps, l’épée tremble comme le ferait une règle en plastique qui fouette un coin de table, tout ça m’oriente vers une phrase de LaoZi, ou plutôt le début d’une longue phrase:

人法地

que je traduis par:

les lois de l’homme sont régies par la terre.

la phrase entière est:

人法地, 地法天,天法道,道法自然。

les lois de l’homme sont régies par la terre, celles de la terre sont régies par le ciel, celles du ciel sont régies par le Dao(sagesse), celles du Dao sont régies par la nature.

N’est-ce pas une philosophie qui réunit l’humanisme, la sagesse et l’écologie?

N’oublions pas que la Chine a été un grand empire agricole. Il est assez naturel pour LaoZi de penser que la terre nourricière est l’origine de l’existence humaine. D’ailleurs, avait-il tort? Pratiquement toutes les fêtes chinoises sont en rapport avec l’agriculture, et aucune dédiée aux religions. Si nous nous basons sur le fait que le Tchi est ce qui anime tout le cosmos, alors, il serait légitime de penser, si on se fie à la logique du maître penseur,  que celui qui anime l’homme viendrait de la terre !

En d’autres termes, pour les pratiquants d’arts martiaux, on parle alors d’encrage au sol et des postures basses. L’harmonie du corps transmettra la force vers la pointe des armes et au delà. Ce qui signifie que les pratiques aériennes ne sont pas traditionnelles.

Si je situe l’origine du Tchi au sol, à quoi sert le bas ventre(丹田)? Et bien ma théorie basée sur mes propres ressentis, est que le bas ventre est le centre névralgique du Tchi, et non son lieu de naissance. Et oui, selon moi, l’homme n’est pas un pile électrique qui génère de l’énergie à volonté.

Le pratiquant d’arts martiaux est un média qui puise son tchi du sol, le fait circuler dans son corps selon une méthodologie précise, et la transmet de différentes de manières à l’adversaire.

C’est une sensation difficile à sentir au combat, en tout cas, je n’ai jamais pu la sentir d’une quelconque manière, pas même lors de la pratique externe. Trop rapide, trop fort, et surtout trop rectiligne, la pratique externe laisse peu de temps au pratiquant de niveau médiocre ( moi ) pour sentir la circulation de la force du sol.

En revanche, la pratique interne permet au pratiquant de prêter attention plus long temps à son encrage au sol. La lenteur du Taiji favorise la recherche des sensations subtiles de son encrage. Parfois, tourner un pied de 45° améliore grandement la posture, et permet un meilleur encrage, une meilleure orientation des hanches, qui aligne le dos et les épaules, donc, une meilleure expression de force jusqu’au bout des doigts. C’est mécanique et factuel, rien de magique là dedans.

Mais la vitesse, ou la lenteur, n’est pas le facteur principal pour améliorer la sensation du tchi. Une posture basse et des mouvements circulaires sont nécessaires et suffisants pour y parvenir. La lenteur aide, mais au delà d’un certain niveau de pratique, on pourra s’affranchir de la lenteur, voire, s’en amuser.

L’épée de Wudang est un exemple typique (au fait, c’est le seul que je connaisse, il y en a forcément d’autres.). Selon moi, la vitesse importe peu dans la pratique de l’épée de wudang, quelque soit le tao qu’on exécute.

Une posture basse permet un meilleur contrôle du corps, des mouvements circulaires permettent d’économiser son souffle et de faire des explosions de force. Cela dit, je suis quand même essoufflé après chaque exécution de l’épée de Wudang …. j’attribue cela à ma maîtrise finalement assez médiocre de l’épée interne. Et la principale source de fatigue physique n’est pas le bras droit, mais les cuisses. Mais alors y-t-il une source de fatigue mentale? j’en parlerai dans un autre billet dédié à l’entraînement martial.

En résumé, on voit toute la valeur du style naturel dès lors qu’on aura compris ce sur quoi est basé ce style: le Tchi.

Le pratiquant, habitué aux pratiques basses du style naturel, et grâce aux renforcements des différentes parties du corps, sera apte à pratiquer n’importe quel autre style d’arts martiaux avec une meilleur posture, meilleure endurance, meilleure souplesse. Wudang, ShaoLin, rien ne lui est inaccessible. Son corps est capable de prendre un encrage profond au sol pour une meilleure harmonie de l’ensemble.

Cela paraît bête, mais un individu capable de trouver un bon encrage dans n’importe quelle situation, avec n’importe quelle posture, est forcément un individu polyvalent, bon à tout réussir, même dans la vie quotidienne.

Car le Tchi, n’est pas statique, c’est sans doute pour ça que les anciens ne se sont pas contentés du mot « force ». Car la « force » peut être mobile ou statique.

Ce flux d’énergie, est en fait une transmission de force d’un point d’encrage(le sol) à l’endroit où il sera utile. Le sentir, c’est arriver à un niveau de pratique assez intéressant. Cela multiplie les sensations subtiles lors de la pratique d’un TaoLu(kata) à l’infini. Les sensations du Tichi changent en fonction du terrain, des chaussures, de l’épaisseur des vêtements, des saisons, de l’âge, de la vitesse du vent … le niveau de pratique fera que l’efficacité du Tchi reste invariable.

Ce que j’expose comme point de vue ne s’applique uniquement à la pratique martiale. Je ne prétends pas connaître la définition du Tchi en médecine chinoise.

Finalement, le Tchi, cette syllabe magique vieille de 3500 ans, désigne une évidence qu’on a tendance à nier aujourd’hui: l’homme vient de la terre, et ne la quittera jamais. Et Laotzi l’a vue il y a 2600 ans.