Epreuve ultime: Faire ce qui doit être fait, rien de plus !

Combien y a t-il de sports de combat, de style d’arts martiaux (encore faut-il définir ce qu’est un style d’art martial) dans le monde?
On trouvera bien un « expert » qui détient un chiffre. Cependant, il y a une particularité des arts martiaux traditionnels chinois:

le ShenFa (身法)

C’est, d’après moi, précisément cette particularité qui fait une grande différence dans la pratique réelle.
On peut traduire ce terme par « la méthode du corps ». Je ne crois pas avoir entendu parler de ce genre de chose dans un autre art martial.
Très loin des théories qu’on peut trouver sur l’internet, toutes langues confondues, je ne parle que de mes propres ressentis et compréhensions.

Maintenant, une seule question: qu’est ce qui fait qu’une démonstration d’art martial est belle?

La réponse est-elle subjective? Est-elle soumise à la libre interprétation de chacun? Quel genre de pratique fera unanimité parmi novices et experts, spéctateurs et pratiquants, étrangers et chinois?

Qu’est ce que la beauté? La beauté du geste peut elle traverser les siècles et les continents? Est-elle capable de faire tomber tous les clivages civilisationnels?

La réponse facile serait : non. La beauté du geste comme la beauté tout court reconnue par l’humanité à travers les âges n’existe pas.

Et bien, si j’en suis à écrire ce billet, c’est parce que j’ai du comprendre le contraire.

Oui, la beauté du geste absolue est possible. Accessible à quelques « surdoués », elle peut sembler aussi iréelle qu’inatteignable, mais paradoxalement, si proche de la logique
la plus commune et basique. L’appréciation de cette beauté simple et naturelle ne nécessite aucun effort spirituel.
Elle doit toucher les instincts les plus anciens et profonds du vivant. Elle est naturelle, rappelons-nous:

les lois de la sagesse sont régies par la nature. (道法自然)

Un TaoLu, est un enchaînement de gestes codifiés. Tout comme un combat, où les gestes ne sont pas codifiés. Dans les 2 cas, il s’agit d’un enchaînement gestuel.

Dans les deux cas, on parle de gestes mécaniques.

Réaliser un geste mécanique correct est facile. Il a un début et une fin. Il doit accomplir une tâche utile, et son but ultime ( donner un coup sur le bras par exemple)
doit être intelligible par un observateur moyen.

Réaliser ce même geste avec force est une variante possible, mais pas supérieure. On peut imaginer que le bras sera sérieusement blessé, et que le combat prend fin.

Mais si on veut associer la force à l’explosivité, pour surprendre et se tenir prêt pour d’éventuelle contre attaque?

Je vais alors vous demander de chercher une vidéo d’attaque d’animaux: serpents, chats, chiens, même lapins …

Tous, préparent les attaques en se faisant tout petit: le serpent se compresse comme un ressort; le chats et le chien se baissent pour se rapprocher du sol, le lapin
se transforme en une boule de poils … et l’instant après, toute cette énergie cumulée se libère en une centième de seconde sur la cible. Le corps s’allonge et bondit
soudainement sous une impulsion extrêmement brève. Puis, l’animal change de position et prépare la suite en observant l’adversaire.

Nous voyons que des notions telles que l’énergie, l’explosion et la préparation entrent en jeu. Il y a donc un commencement avant le début du geste, et la suite
après la fin. Un cycle se crée, car on peut imaginer que le début est la fin d’un mouvement précédent, et la fin n’est qu’un autre début différent.

Un beau geste proche de la perfection, serait alors mécaniquement efficace et parfait, et qui n’a ni début ni fin.
Cela donne un TaoLu (en tout cas, c’est censé) dont l’efficacité et la perfection sont telles que chaque respiration, détail du mouvement sont utiles et indispensables à la composition
de l’ensemble. Il est alors difficile de parler de gestes, de postures, mais d’une histoire sans fin.

Les spectateurs s’en imprègnent à travers la vue et l’impression que la vue provoque. Il ne s’agit pas d’être impressionné par la technicité, mais d’être ému par un tableau de mouvements avec de réelles applications martiales.

Le pratiquant qui déploie son ShenFa(méthode du corps) ne peut délaisser aucun des deux aspects externes fondamentaux d’un TaoLu :

1) l’efficacité parfaite, qui exige que le pratiquant soit capable de 4 capacités physiques particulières (吞吐沉浮: compression et détente, posture basse et haute)
2) la continuité sans faille. Une continuité si parfaite, qu’on le début et la fin disparaissent. Nous sommes alors proche des concepts du ziranmen (style naturel):

动静无始 (mobile ou immobile, il n’y a ni début ni fin)

Il y a également deux aspects internes

1) l’insouciance
2) le naturel

Le pratiquant doit être 逍遥自然 ( insouciant et naturel). Mais attention, il s’agit de l’être spirituel. L’insouciance du philosophe ZhuangZi et le naturel qui nous vient de LaoZi exigent
du pratiquant un état d’esprit assez particulier lors de l’exécution du TaoLu avec ShenFa. Un état d’esprit proche du détachement. Un état dans lequel, on fait ce qui doit être fait
avec le meilleur de soi-même, et rien de plus. Le plus compliqué est de ne pas être tenté d’en faire trop. Car le trop n’est pas naturel.

Là, enfin, nous touchons du doigt le « ShenFa »: 身法

la description d’un pratiquant maîtrisant la méthode du corps peut se résumer par le précepte du ziranmen ( style naturel ).

动静无始,变化无常,虚虚实实,自然而然

mobile ou immobile, il n’y a ni début ni fin
les changements sont imprévisibles
le vrai et le faux se mélangent
tout se fait naturellement

Cela se voit, cela s’entend, cela se sent.

Les deux seuls TaoLu de l’épée de WuDang que je connaisse respecte cet esprit. La fin de la première partie et le début de la deuxième qui part dans
le sens opposé, avec les mêmes gestes. Si on est assez en forme, on pourrait les faire tourner en boucle à l’infini. Le ShenFa pousse les contrainte mécaniques à bout.
Si on s’arrête brutalement en plein milieu, on tomberait. Mais le ShenFa nous maintient en équilibre parfait.

Le ShenFa est comme de l’eau qui coule. Personne ne cherche à compter le nombre de molécules d’eau qui passe sous ses yeux; personne ne pourra compter le nombre de mouvements exacts d’un TaoLu exécuté avec ShenFa.

Il n’y a plus de gestes, de mouvements ou de technique. Il y a des sons, un tableau, une sensation, une émotion. Tout se découle de source, il n’y a rien à rajouter, rien à retirer, rien à modifier.
Nous voyons que le style naturel, un style né assez tardivement, est un retour aux sources après 3000 ans d’histoire d’arts martiaux. La définition du ShenFa (selon moi) rejoint
assez naturellement le précepte du ziranmen, non parce que je suis élève du style, mais parce qu’une même philosophie anime les deux: celle de LaoZi et de ZhuangZi.

Et dans tout ça, il y a surtout l’humain. L’humain porteur du ShenFa est différent de tous les 7 milliards et demi autres. Son ShenFa est par conséquent unique.
Le TaoLu en est personnifié et unique. Il sera inimitable.

Mais le pratiquant doit toujours être généreux et rigoureux dans ses mouvements tout en faisant passer au second plan sa fatigue physique. Car le déploiement d’un ShenFa, est assez érpouvant tant sur le plan
physique que mental. Quelqu’un qui se met dans un état d’esprit guidé par le Taoisme pour s’entraîner, finira par se comporter en tant que Taoiste dans la vie réelle.
Il se comportera avec générosité et justice avec l’autrui. Il sera rigoureux quand il s’agit de montrer exemple.

Là, nous allons vers un autre concept assez intéressant, mais méconnu: la méthode de l’esprit (心法).

D’après WanLaiSheng: 万籁声 ( héritier du style naturel de 3ième génération), le XinFa: 心法 (méthode de l’esprit) est l’étape supérieure.

Il s’agirait du ShenFa poussé à son paroxysme. J’ai expliqué que le ShenFa doit s’accompagner d’une continuité parfaite et sans faille. On ne distingue plus les gestes ni mouvements mais seulement
la beauté de l’ensemble. Une beauté « létale » car les coups ont de réelles applications.

Et si le TaoLu continue après la fin? Après tout, la fin n’est qu’un autre début différent non?

Pour WanLaiSheng, le pratiquant capable de telle chose dégage une aura impressionnante jusqu’à dans sa manière d’être. Il impressionne de par son attitude dans la vie réelle. Tout ce qu’il dit ou fait impose le respect. Le spectacle continue.

Le TaoLu ne s’arrêtera que lorsqu’il ne sera plus de ce monde. WanLaisheng disait que, seulement un ou deux individus seraient capables d’une telle prouesse tous les cent ans. On ne parle plus de
pratiquant d’arts martiaux. Il y a juste l’art martial. Un parfait représentant des neuf valeurs martiales et rien d’autre. Sa vie entière est un TaoLu. Pour WanLaiSheng, ce serait le stade ultime
de la pratique martiale, ou plutôt de l’être martial.

Sans atteindre le stade ultime où on ne distingue plus la pratique et la vie, les pratiquants assidus connaissent bien l’influence de la pratique sur la vie réelle: on a une meilleure santé, un meilleur mental; et l’influence de la vie réelle sur la pratique: une bonne hygiène de vie, au rythme stable et bien réglé, favorise une bonne pratique.

Mais ne s’arrête pas là. Un style de vie simple et naturel, un comportement social droit et respectable influencent également la pratique. Le ShenFa en sera témoin. Je ne saurais vous dire comment
et à quel point, cela est le cas. Mais le ressenti profond durant et après l’exécution d’un TaoLu est différent suivant les épreuves que je dois affronter dans la vie.

La pratique martiale aussi, aurait-elle sa période bleue et rose?

Pour conclure, je dirais que la méthode du corps, est l’être vivant que l’on voit à travers la pratique. Le ShenFa anime la pratique. Celle-ci n’est plus une série de gestes mécaniques que l’on doit répéter
des années durant. Le ShenFa devient un vaisseau spatial qui nous amène pour un voyage dans l’immensité de notre univers spirituel. La pratique devient changeante, vivante et surtout, elle portera
la signature indélébile d’un pratiquant. C’est votre art martial, c’est votre art, c’est vous, l’artiste.

Pour moi, chaque déploiement du ShenFa, ou en tout cas, tentative de le faire est une épreuve en soi. C’est un moment de solitude où l’on est seul face aux interrogations. Une remise en question en tant qu’être humain.

Et avec le temps, on apprend à rester soi-même et à sa place, tout en faisant ce qui doit être fait, ni plus ni moins, bref, à être naturel. On apprend à le faire dans le TaoLu, et finit par le faire dans sa vie.